AVANT-GARDE WANNABE

Rien, au contraire, n’exprime mieux la tonalité fondamentale de Deleuze que cette sensation qu’il aimait appeler avec un mot anglais: self-enjoyment. Le 17 mars, d’après mes notes, pour expliquer ce concept, il commença par exposer la théorie plotinienne de la contemplation. «Tout être contemple», disait-il en citant librement de mémoire, tout être est une contemplation, oui même les animaux, mêmes les plantes (sauf les hommes et les chiens, ajouta-t-il, qui sont des animaux tristes, sans joie). Vous direz que je plaisante, que c’est une plaisanterie. Oui, mais même les plaisanteries sont des contemplations… Tout contemple, la fleur, la vache contemplent plus que le philosophe. Et, en contemplant, il se remplissent d’eux-mêmes et se réjouissent.

Qu’est-ce qu’ils contemplent? Ils contemplent leurs propres réquisits.

La pierre contemple le silicium et le calcaire, la vache contemple le carbone, l’azote et les sels. C’est cela le self-enjoyment. Ce n’est pas le petit plaisir d’être soi, l’égoïsme, c’est cette contraction des éléments, cette contemplation des réquisits propres qui produit la joie, la naïve confiance que ça va durer, sans laquelle on ne pourrait pas vivre, car le coeur s’arrêterait.

Nous sommes des petites joies: être content de soi, c’est trouver en soi-même la force de résister à l’abomination.